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«Le nouveau visage de Liège»

Contexte : Texte publié en 1976 dans le Bulletin de le Classe des Beaux-Arts (5ème série, tome LVIII) de l’Académie Royale de Belgique par Pierre COLMAN.

En changeant de visage, comme elle le fait sous nos yeux, Liège répond assurément à l’attente des «businessmen», mais certes pas à celle des esthètes : ils se sentent jour après jour moins enclins à s’exclamer comme Hubert COLLEYE, qu’elle est fine et belle, plus près de concéder à Graham GREENE qu’elle est laide et brutale.
Elle s’enorgueillit, et légitimement, de ses parcs et de ses jardins publics. Combien de beaux arbres pourtant, n’a-t-elle pas vu sacrifier à l’expansion de l’asphalte ? Doit-elle se tenir pour dédommagée par les vasques de ciment plantées d’arbustes trop souvent étiolés qui ont fait leur apparition aux carrefours ?
Elle tire gloire de son passé. Et cependant, elle a vu livrer aux démolisseurs quantité de témoins de son épanouissement sous l’Ancien Régime, d’une beauté sans éclat, mais de bon aloi, appelant une fervente mise en valeur. Beaucoup de façades allaient réapparaître en un autre endroit de la ville, promettait-on. Elles ont néanmoins péri en grand nombre.
Celles qui ont été reconstruites mettent mal à l’aise les amateurs exigeants pour qui l’authenticité est essentielle.
Maintes vieilles maisons restées debout se trouvent maintenant à proximité de vastes percées, propres à faciliter la circulation et le stationnement des véhicules automobiles, et au voisinage d’immeubles en hauteur, propres à «densifier l’habitat» ; elles prennent ainsi un air d’incongruité qui les met en danger d’être à leur tour «condamnées à disparaître» selon la formule chère aux émules de Monsieur HOMAIS. Dans ce genre d’environnement, les édifices les plus vulnérables font piètre figure. Pour être en harmonie avec les constructions du passé, celles du présent doivent respirer la discrétion, la déférence, pourrait-on dire. On admire à Liège l’une ou l’autre réussite de ce genre. On y rencontre aussi, hélas, des buildings travestis en genre ancien, affichant que la bonne volonté ne peut suppléer à la sensibilité.
L’insertion harmonieuse dans le contexte préexistant y préoccupe d’ailleurs médiocrement les bâtisseurs. Voyez les blocs d’immeubles à appartements : hauteurs, rythmes, couleurs, matériaux, tout est anarchique. Les façades ont souvent du mérite, considérées séparément, mais elles se font tort les unes aux autres. Quant aux couronnements, aux flancs et aux arrières, ils rivalisent ordinairement de laideur. Quelques réalisations plus amples échappent aux critiques, mais sans avoir assez d’audace pour susciter l’émerveillement.
Ca et là, des étages réservés au parking prennent une allure de Bunker du plus fâcheux effet.
Faites une promenade aux alentours de la cathédrale et de l’église Saint-Jacques ; un consternant récital de fausses notes vous sera donné.
Vouloir, sous prétexte de continuité historique, que la ville du futur surgisse à l’endroit même où s’est édifiée la ville du passé, c’était inéluctablement condamner l’une au saccage et entraver l’autre dans son essor. Conserver l’ancien avec intransigeance, lui rendre sa dignité dégradée, lui trouver une fonction appropriée, planifier le nouveau dans des zones sans passé ni beauté, hardiment, grandement, tel aurait dû être le fondement du programme ; l’agglomération, et non pas le territoire communal, tel aurait dû être le champ d’action des urbanistes.
Beaucoup de Liégeois en étaient convaincus en temps opportun. Leurs conceptions ont prévalu dans la plaine de Droixhe, sur le plateau du Sart-Tilman, en d’autres points de la périphérie ; mais non au centre de la ville. Elles gagnent irrésistiblement du terrain. Elles doivent pour une bonne part leurs progrès aux secours venus d’ailleurs, spécialement pendant l’année européenne du patrimoine architectural, où ce fut à qui se montrerait le plus soucieux des valeurs esthétiques et le plus résolu à sacrifier les intérêts particuliers à l’intérêt général.
Des transformations comme celles qui ont changé le visage de Liège n’expriment que trop véridiquement le culte du veau d’or, la confiance aveugle dans la technique et l’amour passionné de l’automobile qui font florès en notre siècle. La contestation qu’elles suscitent n’est qu’une forme du rejet de l’échelle des valeurs régnante dans le monde occidental.
De tels affrontements ne sauraient laisser indifférente la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique. Elle se doit de proclamer que la beauté du cadre de vie, composante majeure de sa qualité, bien loin d’être un vain luxe, compte parmi les antidotes dont les hommes ont besoin contre «la hargne, la rogne et la grogne» qui les tenaillent toujours davantage et font peser sur eux d’effrayantes menaces.

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