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Témoignage de Pierre COLMAN (été 2007).

Selon vous, quels sont les bâtiments, sites, ensembles les plus représentatifs de cette période 1950-1970 ?

J’ai l’impression qu’il faut d’abord penser à la «Tour Kennedy», à cause de ses dimensions, de sa visibilité dans le site, à cause de toutes les discussions qui ont entouré sa gestation, et sans doute un peu aussi à cause de toutes les démolitions très proches de ma maison natale, ce qui fait que j’y ai été plus sensible. J’ai suivi ça de plus près que Droixhe, auquel il faut penser aussi, du moins dans sa phase initiale, la rangée du bord de Meuse. Il y a aussi le Palais des Congrès, la Tour de N. SCHÖFFER et la présentation musicale de POUSSEUR. Tout cela faisait très neuf, évidemment. Et cela s’inscrivait relativement bien dans l’euphorie des «Golden Sixties» à laquelle fort peu de gens ont résisté au départ. Et puis, au fil du temps, de perte en perte, de discussion en discussion, on s’est rendu compte alors qu’on croyait filer tout droit vers le paradis, on allait plutôt vers le purgatoire ou pire encore.
Je cherche aussi des choses plus petites à côté des grandes et je pense à la maison de MOZIN.
Un des moteurs de l’action de Jean LEJEUNE c’était de sauver commercialement le centre de Liège et le Grand Bazar de la place Saint-Lambert en particulier.
Il y avait aussi une volonté d’enrayer la dépopulation, d’où l’autorisation de construire en hauteur, d’où la consternation de ceux qui ne voyaient plus la ville ou les collines.


Jean LEJEUNE était historien : n’est-il pas un peu étonnant qu’il ait encouragé la démolition d’autant de témoignages bâtis ?

Je crois que vous mettez le doigt sur quelque chose d’important. Dans son idée, ce n’était pas du tout un sacrifice .La différence qu’il y a entre les historiens et les historiens de l’art est que les historiens sont axés sur le papier ; il y en a qui ont de la sensibilité, mais leur formation n’y est pour rien.
Un des points chauds cela a été aussi la construction de la Cité administrative en dérogation d’un Plan Particulier d’Aménagement dans cette zone ultra sensible qu’ont essayait déjà de protéger avant la guerre de 14-18 avec l’ancien Hospice Saint-Abraham et le quartier Potiérue.
J’avais découvert ça un peu avant : par un hasard, au début de ma carrière, j’étais responsable de l’inventaire photographique de Liège pour ce qui allait devenir l’Institut Royal du Patrimoine Artistique. J’allais avec mon petit carnet dans les rues. Au départ, je me disais : on a la photographie et l’essentiel est sauvé, mais ma mère se fâchait tout rouge : elle m’a sensibilisé à cette question patrimoniale.
Un autre moment fort ça a été le boulevard Destenay, il y a un réputé urbaniste français qui est venu dire : il faut faire deux courbes ; je crois que c’était une bonne idée. Ma mère est allée faire une série de croquis avec les démolitions de la rue du Vertbois, ce qui faisait peur et qui faisait penser à Berlin à la fin de la guerre, toutes proportions gardées. Ca commence par un peu d’inquiétude dans le cerveau et puis c’est le cœur qui saigne au fil des années et le climat se tend, malgré les efforts sincères des adversaires de Jean LEJEUNE pour dialoguer.

Un refus assez normal : c’était dans le tempérament de LEJEUNE et de ses pareils. J’ai rencontré DESTENAY et il m’a dit : «Vous votez, une fois que vous avez voté, vous nous donnez blanc seing pour six ans et si vous n’êtes pas contents de ce que nous avons fait, vous votez autrement ! Vous comprenez bien : on ne pourrait pas gouverner autrement». Et je suis sûr qu’il était totalement sincère, DESTENAY.


N’y avait-t-il pas une forme de mépris pour le patrimoine du XIXème siècle ?

Tout à fait. D’ailleurs quand je travaillais pour l’IRPA, on ne photographiait que les maisons antérieures à 1830 et puis à 1850. J’ai fait figure si on peut dire de «précurseur» en faisant photographier le pâté de quelques maisons du boulevard Piercot, face au Conservatoire, ensemble qui a survécu.
Le Conservatoire aussi a été à un cheveu d’être rasé sous prétexte qu’il n’y avait pas d’urinoirs.
Je me souviens que Rita LEJEUNE avait écrit du Palais Provincial qu’il avait «hélas, été construit en néo-gothique». C’était la vision qu’on avait de l’héritage du XIXème siècle.


La contestation des options de LEJEUNE est arrivée à partir de quand ?

C’est très difficile à dire parce que cela varie d’une personne à l’autre. Mais le vrai choc, c’est le Mémorandum contre le PPA de la place Saint-Lambert en 1969, donc c’est relativement tard. Jean LEJEUNE était sûr d’avoir raison en toutes circonstances, il avait la dent dure. Je me souviens que sa définition du Comité provincial de la Commission des Monuments et Sites qui essayaient de lui mettre un peu les bâtons dans les roues c’était la «bande des emmerdeurs» et le Comité du Mémorandum (NDLR : à propos de la place Saint-Lambert), c’était la «coalition des médiocres». C’était tout à fait son style.
Il y a eu aussi des coalitions, parce que finalement les adversaires n’étaient pas un monde homogène. Il y avait des archéologues, des historiens d’art de mon espèce, des économistes (HANSENNE, le futur Ministre); il y avait Jean ENGLEBERT mais qui lui attirait plutôt l’attention par ses projets d’avant-garde de construction sur les lignes de chemin de fer. On sentait quand même que c’était un allié. Il y avait Jean BARTHELEMY, il a toujours été à la tête du combat. Il y a eu aussi, mais plus tard, des banques qui ont rénové des bâtiments (par exemple l’Hôtel de Bocholtz) pour des raisons de prestige. Toutes sortes d’alliances se sont nouées.


A propos des démolitions (comme celles aux Terrasses) dont on a perdu la qualité d’ensemble, y a-t-il eu des oppositions ?

Peu. Tout le long du boulevard d’Avroy, la qualité d’ensemble est perdue, c’est évident, et c’est pas demain qu’on l’atteindra.
Mais tout le monde était d’accord pour dire que ces maisons étaient devenues inhabitables : il fallait une domesticité nombreuse, elles étaient difficiles à chauffer, et puis ça sentait le bourgeois, victorien ou léopoldien et c’est au fur et à mesure qu’on les a vu disparaître que la sensibilisation s’est faite. C’est un phénomène classique. Les Terrasses, c’est consternant, évidemment. Par ailleurs, au moment où ça a commencé, personne n’aurait imaginé qu’en 2007, le bâtiment d’angle aux Terrasses serait encore là…

Les Terrasses pourraient-elles être démolies aujourd’hui ? On rénove davantage…

Je ne sais pas… On s’est habitué à l’incohérence aussi à force d’y baigner. On a proposé le classement de la rue Raikem comme site en disant qu’à part les angles, c’est encore homogène. Mais avec le classement comme site, on a les inconvénients sans les avantages. Si j’habitais rue Raikem, serais-je d’accord que ce soit classé comme site ? Pour des décisions un peu novatrices, on ne fait rien s’il n’y a pas un élan. Un peu dans le même esprit que la place de Bronckart, on a hésité et finalement je crois qu’on a bien fait de classer (la place comme site et les immeubles comme monuments). C’est hardi, quand même, ça date de 1974. J’ai poussé personnellement mais je ne m’attendais pas à ce que ça passe.
Avant la guerre 14, des réflexions existaient déjà disant : il faut faire un îlot sacré, un périmètre protégé. Des gens comme PONCELET voient disparaître une maison en pan du bois du XVIème siècle et ils alarment l’opinion. Vous imaginez dans quel état elle devait être cette maison ? Il y en avait une boulevard de la Sauvenière, bon ben le promoteur, il fait son boulot… Nous en voulions beaucoup aux promoteurs, mais nous avions tout à fait tort. Ils faisaient ce qu’ils avaient à faire.
C’est ceux qui les laissaient faire qui avaient tort et ceux là, ils étaient portés par le soutien populaire.Il fallait se tourner vers le peuple.

Mais il existe quand même aujourd’hui une plus grande sensibilité au patrimoine.

Oui, mais c’est arrivé plus tard ; et je crois que Robert COLLIGNON y a été pour beaucoup. Parce que c’est un fin politique et qu’il a senti qu’il avait l’électeur derrière lui. Sur le plan local, il y a eu le combat de SOS Mémoire de Liège de M. MAIRLOT, plus tard aussi.

Il y a un malaise face au patrimoine de ces années 1950-1970.

Oui, c’est la période du purgatoire : la plupart des gens qui habitent «Tour Kennedy» considèrent qu’elle est très laide. J’ai produit un petit choc récemment en disant que STREBELLE m’avait dit que c’était de la bonne architecture. C’est vrai que le plan est intéressant. La façon dont les appartements sont goupillés, c’est assez remarquable, mais il est un peu sinistre. Il a pris un gris qui n’est pas déplaisant, il n’est pas lépreux, mais il fait prison. Il s’inscrit parmi les réalisations les moins amènes du Style International et peut-être qu’il suffirait de repeindre les terrasses en blanc pour obtenir un jeu de gris et de blanc. A peu de frais, parce que un moment, j’ai rêvé d’une intervention artistique forte de WUIDAR ou quelqu’un d’autre. Et même je souhaitais que la Province mette des drapeaux en façade.
Si le pétrole continue à enchérir (et, bien entendu, il va continuer ça ne fait pas l’ombre d’un doute…), il va falloir inventer des procédures, parce que le bâtiment est énergétivore à un point que vous n’imaginez pas. Les menuiseries de fenêtres sont en métal. Quand il fait froid à l’extérieur, elles pleurent ; et mon copain SAMYN à Bruxelles, il ne fait plus que des buildings à double enveloppe. J’en ai parlé au Conseil de gérance, ce sont des choses qu’il faut préparer. De même qu’il m’arrive de dire qu’il faudrait installer des éoliennes avec les vents violents qu’il y a là.

L’influence de l’Equerre ?

Incontestablement, c’était «la» référence, l’équipe dans le vent. Ils étaient la main dans la main avec Jean LEJEUNE ; et comme des gens de mon espèce entraient petit à petit en rébellion contre LEJEUNE, il y avait de l’agacement vis-à-vis de L’EQUERRE qui était le petit doigt sur la couture du pantalon. En même temps, ils incarnaient quelque chose comme un renouveau. La relation était ambiguë, complexe.


(juin 2007)


Article : "Le nouveau visage de Liège"

Options urbanistiques.
COLMAN Pierre, 1976.

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