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La place Saint-Lambert.

«Remords et tourment de Liège» 1 , la place Saint-Lambert est un des lieux les plus sensibles de la ville. Curieusement, alors qu’il n’y a sur cette place aucun bâtiment de la période 1950-1973 (sauf l’ajout de l’architecte G. DEDOYARD à l’angle de la rue Gérardrie), son aspect actuel est le résultat indirect des décisions prises dans ces années en vue de la moderniser. Les immeubles construits au tournant des années 1999-2000 (îlot Saint-Michel) et en 2007-2008 sont de l’ordre de la réparation des dégâts produits par la tabula rasa de ces années : «Après la clairière des révolutionnaires, la "mise à blanc" des urbanistes» 2 .

Déjà désignée en 1950 pour recevoir le trafic venant des autoroutes au nord de la ville (projet de route de la Corniche), la place va faire l’objet d’un projet de réaménagement présenté pour la première fois en 1964 par le groupe L’EQUERRE lors du colloque «Liège en l’an 2000».
Il prévoit l’installation d’une dalle de 3,5 hectares qui part du niveau du sol au Palais et aboutit à la hauteur du premier étage des grands magasins, en ménageant une «tranchée» au pied de ceux-ci. Une gigantesque esplanade piétonne réunit les trois places (du Marché, Saint-Lambert, de la République Française). Sous la dalle sont enterrées les circulations des bus, des voitures et du futur métro (mis à l’étude, entamé, puis abandonné) ainsi que des parkings. Sur la dalle, les projets se suivent : annexe au Palais de Justice, hôtel, magasins, mais le projet évolue. On prévoit même d’y graver le plan de la défunte cathédrale.
La contestation de ce projet va s’amplifier entre 1968 et 1971 et connaître un moment capital avec la publication, en mars 1969, d’un remarquable document : le «Mémorandum sur le plan particulier d’aménagement de la place Saint-Lambert et de ses abords».
Née de la remise en cause du projet de la place, la contestation va s’étendre aux options prises pour l’ensemble de l’agglomération, ce que traduira la rédaction d’une «Charte d’urbanisme» rédigée par près de quinze associations en 1970.
Ballotté entre de nombreux intervenants aux logiques et intérêts différents (Ville, Ministères, sociétés de transport, associations de commerçants, associations de défense du patrimoine), ce projet va être de plus en plus rejeté dans de nombreux milieux et mis à mal légalement et politiquement. Il est vrai qu’alors l’entreprise de modernisation opiniâtre de la ville était à son apogée, ce projet est peut-être apparu comme étant «celui de trop» : par son échelle d’intervention, le poids symbolique du lieu, ses attendus et conséquences (priorité à l’automobile, dalle, démolitions : près de 200 étaient prévues).
Les autorités tentèrent d’argumenter sur la médiocrité du patrimoine de la place, mais on ne sauva pas l’hôtel gothique de Cortenbach, démonté en 1974-1975. (Détail)
Les Liégeois étaient attachés à ces lieux, banals ou médiocres peut-être, mais qui avaient acquis pour eux une forte puissance d’évocation : le square Notger, la place Verte, la «Populaire», le magasin Vaxelaire, le bas de la rue Haute Sauvenière. La place «n’avait pas beaucoup de cachet, un petit côté provincial, mais aujourd’hui pour beaucoup, c’est presqu’un mythe, une féerie d’autrefois, aux couleurs de l’enfance»3 .
Pendant sept ans, le projet de réaménagement n’avance guère, mais les démolitions, commencées en 1975 vont offrir le visage peu avenant d’une énorme friche urbaine.
Le dossier redémarra avec l’entrée en scène de Cl. STREBELLE en 1985 qui, tournant le dos aux options antérieures, obtint un accord politique dont le point essentiel était la reconstruction des trois places : c’est toujours cette optique qui est suivie en 2008.

1 PIEROT, 1987.
2 DELAMALLE, 1991.
3 DELAMALLE, 1991.

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