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Témoignage de Pierre PUTTEMANS , octobre 2007

Quels sont les sites, bâtiments, quartiers emblématiques des années 1950-1960à Liège ?

Il y a évidemment le plateau des Trixhes à Flémalle. Il se fait que j’ai été un élève de PARENT qui donnait des cours d’urbanisme très intéressants à La Cambre. Il y avait plusieurs Liégeois qui donnaient des cours à La Cambre, il y avait Hervé HOURANT notamment, qui donnait un cours de sociologie urbaine (pas comme on l’entend maintenant : c’était plutôt un cours de sociométrie). Le plateau des Trixhes lui-même m’a fort déçu, parce que je trouvais que c’était une architecture médiocre, même s’il a paru dans une des dernières publications des CIAM, consacrée au Cœur des Villes.
Il y a aussi la plaine de Droixhe, évidemment, réalisée par le groupe EGAU. Et nous étions aussi très intéressés par le projet de la place Saint-Lambert (légende), celui de L’EQUERRE, qui est resté dans les cartons très longtemps avant d’être repris et modifié par Claude STREBELLE. Le groupe L’EQUERRE a été pour moi un groupe pionnier, pas tellement pour la qualité architecturale de ses réalisations (bien qu’il ait construit le Palais des Congrès), mais dans sa réflexion sur l’urbanisme, dans la mesure où ils ont été les premiers à faire une réflexion cohérente sur l’aménagement du territoire à une échelle régionale.
A l’époque, il y avait à Bruxelles un groupe qui l’a fait beaucoup moins bien, le groupe ALPHA (et je pense qu’ils ont démarré leur plan un peu avant le groupe l’Equerre). Il y une chose qui nous frappait à l’époque, c’est que l’enquête, la phase préalable au plan régional de Liège a duré 7 ans et que, quand ils ont commencé le plan d’aménagement proprement dit, les données de cette enquête avaient cessé d’être valables, évidemment. Mais ils ont défriché la méthode (alors qu’il n’y avait pas encore d’ordinateur : on travaillait avec une marée de fiches !) Ils ont sorti un plan régional (avant la lettre) en 54-55, mais qui était une esquisse, je crois.
Il y a aussi le campus du Sart Tilman qui a été construit comme alternative à ce qui se passait dans la ville : cela se faisait alors dans la plupart des villes occidentales.

Le gros problème de la législation belge, en particulier de la loi de 1962, c’est qu’il n’y avait pas de plan national et qu’on a pas osé à l’époque définir les régions pour des raisons politiques : ce qui explique aussi que les plans régionaux comme celui de L’EQUERRE n’ont pas reçu de sanction légale ; et on a donc défini les limites des 48 plans de secteurs, en s’arrangeant pour que ces limites ne contredisent pas celles des provinces qui avaient encore beaucoup à dire, à l’époque. On n’est pas arrivé à une cohérence complète notamment du point de vue des infrastructures routières.
La loi de 1962 est une mise au point des arrêtés du Régent de 1948 qui consacraient les principes du zonage de la Charte d’Athènes. Ces principes ont été particulièrement mis en œuvre en 1965 par les arrêtés d’application de la loi de 1962, qui définissaient les légendes types des plans de secteur. On ne pouvait guère introduire de nuances. Or, c’était un type de zonage qui accordait beaucoup plus d’attention aux zones rurales et semi-rurales qu’aux zones urbaines, où la distinction entre bureaux et logements n’apparaissait pas clairement.

A partir de quand a commencé la contestation du modèle d’urbanisme fonctionnaliste ?

Je crois que chez nous tout a vraiment démarré avec le second choc pétrolier. En 1974, on va découvrir la rénovation urbaine et le patrimoine après avoir tout saccagé (à Bruxelles, nous en connaissons quelque chose ; à Liège aussi). Les autorités publiques vont, de bonne ou de mauvaise grâce, changer leur fusil d’épaule et découvrir la rénovation urbaine et les opérations à petite échelle, etc. Préalablement, il y a eu aussi la naissance des comités d’habitants qui sont au fond une reprise de l’advocacy planning américain. Ces comités ont démarré à Bruxelles, et curieusement grâce à VAN DEN BOEYNANTS. Les habitants des Marolles se sont opposés à l’Etat qui voulait faire des extensions du Palais de Justice, au détriment du quartier populaire des Marolles. Le fameux vicaire VANDERBIEST les a soutenus. Le Comité général d’action des Marolles s’est constitué plus ou moins à l’imitation des comités américains qui existaient depuis le tout début des années 60. Ici, nous sommes en 68, 69 et VDB a trouvé là une occasion de se rendre populaire : il a pris fait et cause pour les habitants, contre l’Etat, alors qu’il y avait déjà eu des mouvements dont il se foutait complètement, comme l’abbattage des arbres de l’avenue de Tervueren contre lequel il y avait eu 60.000 signatures. Et puis ça a fait boule de neige, je ne sais pas quand c’est arrivé à Liège, mais ça a dû arriver assez vite. J’ai participé à plusieurs réunions en Belgique à cette époque et ça bouillonnait de la même façon. Alors que la loi de 1962 était en train de se mettre en place, voilà qu’on la contestait déjà. (C’est la théorie de Tafuri : il suffit qu’un mouvement se mette en place pour qu’il entre en crise). J’avais été invité à une réunion pour le quartier Nord et j’avais l’impression que c’était une réunion de propriétaires qui craignaient d’être floués face à des évaluations trop basses de leurs biens. Les comités d’habitants ne sont pas automatiquement progressistes.
J’ai fait partie du groupe d’urbanistes qui a travaillé aux plans généraux d’aménagement de l’Agglomération de Bruxelles (institution qui n’existe plus et qui a été remplacée par la Région de Bruxelles-Capitale) ; on y recevait souvent les représentants des comités. Il y a aussi eu une tentative d’institutionnalisation des comités par le Ministre de l’époque, la création d’Inter-Environnement, du Bral, etc.

Quant à la protection du patrimoine, à ce moment, tout le monde s’en foutait, c’est arrivé un peu plus tard. On a commencé à s’apercevoir que des gens comme HORTA ou VAN DE VELDE existaient. La publication des divers tomes de l’Inventaire était déjà le résultat d’une prise en compte du patrimoine, mais on est très loin d’avoir fini. Par exemple : le patrimoine industriel. Luc VANMALDEREN et moi-même avons publié un livre sur le sujet ; Luc avait pris 6000 photos et depuis, il y a entre 20 et 30% des immeubles qui ont disparu. Les quartiers du XIXème siècle ont aussi beaucoup souffert, personne ne semblait se rendre compte de leurs richesses ; en somme, la protection du patrimoine architectural a coïncidé avec la crise économique. Mais aujourd’hui, c’est la réouverture de la chasse…

(octobre 2007)

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